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DERNIER VOYAGE

 

Mon cher Armen,

 

          Et voici ma dernière lettre, que tu ne recevras pas. Tu ne recevras plus jamais de lettres, ni de journaux. Et c'est peut-être là ta plus grande privation, aujourd'hui. Les visiteurs peuvent aug­menter. Le Père-Lachaise est plus accessible que toutes les étapes par où tu es passé, tu le sais bien, toi qui me téléphonas, ce même matin de Toussaint, il y a deux ans, pour me dire : « Dommage que je ne sois pas une tombe ». Je ne saisis pas et demandais : « Pourquoi ? » Ta ré­ponse fut cruelle : « J'aurais eu des visiteurs ». Tu ne te rendis pas comp­te à quel point je fus émue, mais une semaine plus tard, je me mis en route. Après ce que tu venais de dire, je ne pouvais pas ne pas venir.

          Maintenant, te voilà une tombe. Et aujourd'hui, peut-être auras-tu des visiteurs. Mais pardonne-moi, Ami, moi je ne viendrai pas. Je pour­rais venir tous les jours, mais jamais plus en ce jour de la Toussaint.

          Te souviens-tu de notre dernier voyage ? C'était le jeudi 22 août. Il était 4 heures et le matin encore tout noir, pareil à la voiture avec la­quelle tu vins me chercher, devant la porte du Home Arménien. Tu étais couché dans une boîte close et ensemble, nous nous mîmes en route. As-tu senti que j'étais près de toi ? Je l'ignore, j'avais mis sur ton cœur ton dernier écrit "Mais le rêve est le plus fort", et nous roulions sur l'autoroute déserte.

          Dans l'espace d'un an, c'était la troisième fois que nous prenions ce chemin. Quelques semaines auparavant, nous avions repassé par ici, mais c'était dans une magnifique Audi, toute rouge, et tu n'étais pas muet comme aujourd'hui. Tu parlais, tu regardais, tu riais, tu blaguais, essayant d'allumer une cigarette sans attirer mon attention.

          Et l'année dernière ? C'était dans une ambulance, une DS comme l'avait recommandé le médecin pour éviter les secousses. Tu étais gai, même la présence du médecin qui nous accompagnait ne t'avait pas laissé deviner la gravité de ton état. Tu savais seulement qu'il était question d'opération et qu'on te transférait à Paris, pour qu'on ne le fasse pas ou qu'on le fasse dans de meilleures conditions. Tu souhaitais qu'on ne le fasse pas, mais tu ne disais rien. À midi, nous nous arrêtâ­mes pour déjeuner et je t'apportais une grillade sans sel et une salade sans sel. Tu devins furieux et décrétas : «Je ne mangerai pas ». C'était sec et définitif. Tu exigeas un morceau de camembert et un verre de beaujolais. Je ne l'apportai pas et commençais, à mon tour, à rouspé­ter. «Je n'aime pas la rudesse », me dis-tu. Comment pouvais-je t'avouer qu'avant de partir le médecin m'avait dit :

          « Vous n'arriverez jamais jusqu'à Paris, il va vous claquer entre les doigts. » Comment pouvais-je t'avouer qu'au moment où j'avais deman­dé au médecin accompagnateur la permission de t'apporter un bout de fromage et un verre de vin, cet imbécile m'avait répondu : « Vous savez, Madame, nous avons eu un cas semblable, le malade fit un bon gueule­ton avant d'entrer à l'hôpital pour se faire opérer, et il mourut. »

          Et nous continuâmes notre route. Tu me fis la tête au moins une heure, puis soudain, tu me demandas : « Et si on ne nous prenait pas à l'hôpital ? » À mon regard étonné, tu répondis de suite : « Moi, ça m'est arrivé. »

          J'allais ainsi en arrière, parfois un an, parfois quelques semaines. La voiture filait très vite, les noms des villes suivaient : Aix-en-Provence, Marseille. Le chauffeur avait transporté beaucoup de cadavres, mais il sentit probablement que celui-ci n'était pas comme les autres et com­mença à m'interroger. Que pouvais-je dire ? Comment pouvais-je ex­pliquer à ce brave méridional qui avouait entendre pour la première fois «qu'il y a quelque chose qu'on appelle Arménien », et qui s'étonnait davantage quand je précisai « qu'il y avait aussi quelque chose qui s'ap­pelle Arménie », que tu avais écrit " Un petit brin de cœur tendre" (1). Je ne pus pas et me contentai de lui dire d'un mot : « Sachez que vous transportez le dernier grand écrivain de notre Diaspora.» Et je me tus.

          Je préférais parler avec toi. C'est-à-dire me taire avec toi.

          Le jour commençait à se lever. Un soleil s'élevait dans la brume, en hésitant. Ce n'était pas le matin de Tchamledja (2). Le jour, pourtant, voulait être beau, mais j'étais tellement, tellement triste. Heureusement que tu ne le vis pas. Où allions-nous, si vite, par ces routes désertes que tu aimais tant ? Où t'emmenais-je cette fois-ci ? Au cimetière.

          Puis, soudain, le chauffeur rompit notre silence. Il ne se résignait pas à se taire. Il savait maintenant qu'il ne s'agissait pas d'un transfert ordinaire, il était un peu confus et craignait de dire quelque chose de maladroit. « Vous savez, Madame, par ces chaleurs on a drôlement bien travaillé, on n'y arrivait plus. Le Patron a été obligé de prendre de la main-d'œuvre supplémentaire, tous les jours nous avons eu des infarc­tus, des coups de soleil, des hémiplégies, des noyades. Hier, avec la vôtre, nous avions quatre mises en bière. »

          Puis, tout à coup, il se taisait, se rendant compte de sa bévue. Et la route s'ouvrait devant nous, infinie. En ces jours d'août, les retours n'avaient pas commencé et nous étions presque seuls. Mais, je retour­nais en arrière. Il y avait seulement quelques jours. Tu étais couché, paralysé et tu demandas que je te fasse de la lecture. J'avais pris avec moi ton dernier courrier : deux "Nairi" (3) et tu voulus que je te lise les deux dernières lettres de Zohrab (4) qui y étaient publiées. J'hési­tai, mais tu insistas si fort que je cédais et commençai à lire, mais cons­ciente de ta grande émotion, je m'arrêtai : «-Continue », me crias-tu.

          Tout le massacre de 1915 défilait devant tes yeux. Je terminai et jetai le journal, mais parce que rien n'échappait à ton regard, tu m'or­donnas « Continue, il y en a aussi derrière... » Je continuai et quand j'eus terminé, toi, tu étais retourné à Istanbul, à Scutari (5) et tu te rappelais la génération qui n'est plus. Tu souffrais beaucoup, pensant à l'agonie des Arméniens occidentaux. Tu me grondas car j'avais omis de reproduire un article de "Marmara" (6) consacré à Scutari. Je t'a­vouais qu'il m'avait échappé. « Va, me dis-tu, dans ma chambre, ouvre l'armoire, en haut, à droite sur une pile de livres, tu trouveras l'article, je l'ai gardé. » Je te regardais, stupéfaite, tu as souri, toi aussi tu étais content que ta mémoire même ne te trahisse pas et soudain tu voulus guérir, toi qui n'aspirais qu'à la mort. «J'ai des choses à dire, j'ai des choses à écrire », me dis-tu, bouleversé me désignant ta main inerte.

          Je voulus te consoler et je dis une grosse bêtise : « Tu l'as échappé belle ! » — Je l'ai échappé belle ? » me dis-tu, me regardant ébahi.

          Il est difficile de dire quelque chose d'intelligent à un être cher condamné, mais tu ne t'attendais pas à une telle énormité. J'essayai de me rattraper en ajoutant : « Bien sûr, tu as toute ta tête, ta mémoire ne te fait pas défaut, tu parles bien, tu sais très bien que les hémiplé­giques sont privés de tout cela. »

          Tu retrouvas tout de suite ton humour cocasse et dis : « Moi ? Je n'aurais jamais fait une telle connerie ! »

          Le chauffeur nous interrompit de nouveau. J'étais ailleurs quand il recommença à me questionner.  Il voulait s'instruire, le bougre, et pouvoir raconter aux siens, à son retour : « Vous savez, il paraît qu'il y a une Arménie, là-bas au Caucase. Tous les Arméniens n'ont pas été massacrés. Il y en a la moitié à l'intérieur, l'autre éparpillée de par le monde. Ils ont même un écrivain qui n'écrit pas seulement en armé­nien, mais aussi en français. »

          Chaque arménien, dans la diaspora, doit se balader avec l'histoire arménienne dans ses bagages. Je ne sais pas ce qu'il a compris, ça n'a du reste aucune importance. Je lui parlais d'Erevan (7I), de Sevan (8), mais aussi d'Ani (9) et d'Akhtamar (10) et je n'oubliais pas l'Ararat (11). Puis, de nouveau, je me tus. Je lui fis comprendre de me laisser seule avec toi pour notre dernière rencontre.

          J'allais de nouveau en arrière, à l'hôpital de Fréjus. Tu me disais que tu avais en tête de nouveaux écrits, déjà mûris, dont tu avais le titre "Cartes Postales". C'était quatre missives courtes et tu me racontais la première. Dommage que tu n'aies pu l'écrire. Tu te décrivais assis à ta table de travail, devant la fenêtre ouverte, le matin et écoutant la radio qui diffusait la messe dominicale, et le célébrant qui priait pour le salut des âmes. Mais, me dis-tu, chacun a son propre salut, le salut n'est pas le même pour tous, pour l'écrivain, le salut c'est la littérature.

          Et puis, de nouveau, tu sombras dans la tristesse et tu me dis des choses lugubres : « Ce serait formidable que tu me mettes dans un cercueil et m'emmènes avec toi. » Voilà, c'est fait. Je t'ai mis dans un cercueil et je t'emmène.

          La voiture allait si vite que nous arrivâmes à Paris plus tôt que pré­vu, vers midi, alors que les employés des Pompes funèbres ne nous attendaient qu'à 15 heures 30 à l'église. Le chauffeur me regarda, indécis. Moi-même, un moment, je ne sus que faire, puis je décidai de t'emmener à la Rédaction. Tu aimais tellement l'atmosphère du jour­nal que j'étais sûre de te faire plaisir. Nous y restâmes près de deux heures, puis nous allâmes à l'église.

          Deux mois auparavant, quand tu étais à Paris, nous étions allés à l'église arménienne. Tu l'avais voulu, en ce matin de Pentecôte, quand je m'apprêtais à aller faire des courses : «Emmène-moi à l'église», me dis-tu et nous y allâmes. C'était trop tôt, la grand-messe n'avait pas commencé, l'église était presque vide et les pénibles matines te firent une mauvaise impression. Tu voulus partir et nous partîmes. Je tentai de trouver des excuses, expliquant que les gens venaient tard, mais je ne pouvais te convaincre, toi qui savais que lorsque « les églises se vident... » (12).

          Maintenant te voilà tranquille. Il y a quelques années tu avais cher­ché à savoir si je te laisserais au cimetière de St-Raphaël et je t'avais répondu en blaguant : « Mais non, tu t'embêterais. Tu connais le mot du poète "Je voudrais être enterré au Père-Lachaise, c'est là que je connais le plus de monde ". Je t'emmènerai au Père-Lachaise... » Tu étais rassuré. On avait été avec toi sur Antranik (13) Eluard, au mur des Fédérés.

          C'est la Toussaint, Armen, et je ne viendrais plus au cimetière. Si tu le permets, je te dirai : « Me comprend celui qui regardant devant lui, voit la même chose : une fosse » (14).

          Et je termine comme par le passé en te disant simplement, mais en le sentant comme jamais : tu me manques.

 

 

Arpik MISSAKIAN.

 

 

  1. Une nouvelle que Lubin a écrit en 1932 et qui, à ce jour, est considérée comme son chef-d’œuvre et est devenu un classique de la littérature arménienne. J’en ai donné une traduction (mot à mot) à Henri Thomas qui l’a fait paraître dans la NRF en fév. 1977.

  2. Dans une autre nouvelle en arménien, Lubin décrit un merveilleux lever de soleil à Tchamledja, qui est un coin d’Istanbul, sa ville natale, et dit : « Dis-moi, mon amour, comment ferait le soleil pour se lever s’il ny avait pas Tchamledja ? »

  3. Hebdomadaire arménien paraissant à Beyrouth

  4. Zohrab est un grand écrivain arménien, membe aussi du parlement ottoman, qui fut déporté et assassiné en 1915.

  5. Scutari est une banlieue d’Istanbul, sur la rive asiaique, où est né Armen, y a grandi et fait ses études. C’était un foyer des écrivains et poètes arméniens, donc la plupart furent massacrés.

  6. Journal arménien d’Istanbul

  7. Capitale de l'Arménie actuelle.

  8. Lac célèbre d'Arménie.

  9. Villes arméniennes aux églises et monastères célèbres, actuellement en Turquie.

  10. Villes arméniennes aux églises et monastères célèbres, actuellement en Turquie.

  11. Montagne, aujourd'hui en territoire turc, symbole des Arméniens.

  12. Dans sa première œuvre, le roman célèbre "La Retraite sans Musique", Lubin pour illus­trer la lente mais sûre agonie de cette jeunesse arménienne venue de Turquie et s'intégrant rapidement, a des phrases du genre « Les églises commencèrent à se vider, et le nombre des lettres vers Istanbul diminua... »

  13. Héros national arménien enterré au Père-Lachaise.

  14. Paraphrase d'une formule à lui : « Me comprend celui qui regardant derrière lui, voit la même chose : une fosse. »

 

 

Source : Revue trimestrielle Cahiers Bleus, n° 33, Armen Lubin, l’Étranger (suite), hiver 84-85.